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Quel avenir pour les ouvriers et les usines
dans une société écologique ?

24/01/2024

Écrit par :

Simon Brisard

Photos de :

Aurèle Castellane

Intérieur d’une ancienne fonderie désaffectée, Italie, août 2023
Photo  : Aurèle Castellane| @broth_earth

Les projections et imaginaires de sociétés écologiques sont de plus en plus présents, et de surcroît nécessaires, pour proposer des alternatives à nos modèles actuels politiques, économiques, de valeur, etc. Mais il est certain que les premières sociétés en transition ne feront pas disparaître le travail : l’économie sera probablement moins intensive en capital et en main d’œuvre, mais le travail sera toujours présent.  Et c’est d’ailleurs un des arguments de certaines organisations ou think-tank écologistes, qui accordent une place centrale au travail dans une transition écologique sociétale.

On parle souvent d’emplois verts ou verdissants et de la création nette d’un million d’emplois liés à la transition écologique. Pourtant, dans les rapports de l’Observatoire national des emplois et métiers de l’économie verte (SOURCE), de l’ADEME (SOURCE) ou de Greenpeace (SOURCE) sur ces nouveaux emplois, le mot « ouvrier » n’apparaît jamais. Le monde des usines et des ouvrier.es est profondément lié à des imaginaires polluants, comme avec les bassins houillers et l’extraction du charbon ou l’industrie automobile. Ainsi, il semble être associé à une histoire de la société industrielle, qui se conjugue plus facilement au passé qu’au futur.

"[...] les syndicats ouvriers de l’époque se sont emparés des questions environnementales et d’exploitation de ressources, minières en l’occurrence, par des capitaux privés."

Marche pour le climat, Lyon, mars 2022
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

L’incompatibilité entre classe ouvrière et écologie est un fantasme

Le discours dominant porte l’idée que les ouvrier.es ne se sentent pas concerné.es par l’écologie, et que la protection du vivant serait donc incompatible avec les préoccupations de ce groupe social. Pour justifier cela, il suffirait d’analyser les votes et intentions de vote de la classe ouvrière (SOURCE) et de constater qu’elle porte désormais un regard réactionnaire sur la société et ses évolutions. Mais en pratique, de nombreux exemples prouvent le contraire.
Un regard porté sur la Région des Hauts-de-France montre qu’une politique écologiste peut trouver sa place dans un territoire à l’identité ouvrière marquée. On y trouve en effet de nombreuses municipalités vertes, comme Dunkerque et sa périphérie, ou Loos-en-Gohelle.

De plus, la première présidence écologiste d’une Région française a été en 1992 dans le Nord-Pas-de-Calais (devenu par la suite les Hauts-de-France).

Manifestant de la CGT  dans son fumigène lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, Lyon, janvier 2023
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Manifestant de la CGT  dans son fumigène lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, Lyon, janvier 2023
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Marie-Christine Blandin, engagée aux côtés des Verts, portait un programme dont la devise était : « pour un plan écologique dans le Nord Pas de Calais » (SOURCE). Le travail y était central, avec le maintien des emplois existants et l’ouverture de nouveaux dans les domaines liés à l’écologie. Les problématiques de préservation des espaces ruraux, naturels et protégés ; de mobilité, notamment la consommation d’espaces pour des autoroutes, étaient déjà au cœur du débat. Cela prouve que les populations ouvrières peuvent être conscientes comme les autres des enjeux écologiques de notre époque, et qu’elles ont même parfois pris le sujet en main bien plus tôt qu’on ne pourrait le croire.

Même si le sujet n’était pas central, les syndicats ouvriers de l’époque se sont emparés des questions environnementales et d’exploitation de ressources, minières en l’occurrence, par des capitaux privés. Cette question était abordée indirectement, notamment à travers la santé et la subordination au travail et à la compagnie exploitante.

Le discours écologiste est mal adapté et mal adressé à la classe ouvrière

Pour la classe ouvrière, la question de l’avenir est depuis longtemps centrale, aussi bien à court qu’à long termes. D’après Marion Fontaine – historienne des mondes et mouvements miniers et de la crise des sociétés industrielles – ceci est dû à sa précarité, et à la recherche inhérente du mieux ou au moins du pas plus mal pour soi et ses enfants.

Si l’écologie politique ne semble pas réussir à s’ancrer au sein de cette classe, c’est peut-être que les discours et imaginaires écologistes n’arrivent pas à se raccorder avec la réalité, les conditions et la conscience de la classe ouvrière. Pourtant, certaines initiatives politiques ou militantes pensent et défendent l’intérêt d’une convergence de ces luttes. Mais ces discours et imaginaires politiques montrent surtout un groupe écologiste éloigné de la sociologie et de l’histoire ouvrière.

Manifestant recroquevillé face à une ligne de CRS lors d’une manifestation contre Bayer-Monsanto, Lyon, mars 2022
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Premièrement, parce que l’approche écologique individuelle dominante n’est pas réellement en accord avec les modes de vie de la classe ouvrière. En effet, le mode de vie ouvrier présente déjà une série d’éléments qui s’accordent avec une conscience écologiste : les ouvrier.es font partie de celles et ceux qui prennent le moins l’avion (SOURCE), qui ont des habitudes de réemploi et de réparation, ou la culture des espaces et des gouvernances partagés. Par exemple, les anciens jardins ouvriers de l’usine sidérurgique de Grande-Synthe (Dunkerque) qui ont ré-ouvert demeurent très ouvriers aujourd’hui.

Le monde ouvrier a aussi dans son histoire une culture forte du fonctionnement en syndicats ou coopératives, et de lutte contre la privatisation et l’économie de marché. L’histoire des bassins miniers regorge de formes d’organisation et de production mêlant des exigences de préservation de l’environnement et de démocratie industrielle. Par exemple, les nombreuses demandes de nationalisation des mines et des moyens de production démontrent qu’il y avait déjà un regard aiguisé sur les notions de communs, dont les ressources naturelles. Il y a donc des pratiques issues de l’histoire de cette classe qui sont conformes à des positions écologistes, voire qui ont pu les inspirer, mais auxquelles n’est accordé que peu de sens politique.

Portrait d’un manifestant lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, Lyon, février 2023
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

" [...] certaines initiatives politiques ou militantes pensent et défendent l’intérêt d’une convergence de ces luttes.."

Deuxièmement, la pensée écologiste porte un discours et des propositions qui ne prennent pas suffisamment en considération la mémoire des groupes sociaux, et notamment du groupe ouvrier. Effectivement, ce dernier a mis du temps à pouvoir prétendre à des formes de consommation et des conditions de vie auxquelles il n’avait jamais pu accéder auparavant.

Ainsi, le renoncement inhérent à des comportements écologiques a plus de mal à se faire entendre et à être accepté par simple injonction morale venant de personnes aux réalités autres. Une variante du discours écologiste actuel, plus nuancée et adaptée à cette réalité, permettrait de toucher plus justement le monde ouvrier.

Construction de la Crem’zad, sur le tracé de l’autoroute A69, Saïx, octobre 2023
Photo : Aurèle Castellane | @broth_earth

Une classe et des territoires à forte dimension ouvrière à préserver

Historiquement, la classe ouvrière et les territoires à forte dimension ouvrière se sont montrés vulnérables à des grands bouleversements économiques et sociétaux, comme la désindustrialisation. Les territoires ouvriers présentent souvent des économies locales peu diversifiées, et donc peu résilientes, avec des emplois peu variés et  qualifiés. Il paraît donc important d’anticiper les conséquences d’éventuels choix politiques forts en matière de transformation de la société et de l’économie sur ces territoires. Par exemple, le bassin d’emploi de Toulouse serait fortement impacté par une société où les industries aéronautique et aérospatiale auraient été considérées comme non utiles. D’autant plus que les territoires anciennement très ouvriers qui ont payé le prix fort de la désindustrialisation dans les années 1970-1990 ont montré avoir beaucoup à gagner avec la transition écologique. Et des politiques nationales de préservation des « territoires sensibles » à l’aune d’une transition écologique pourraient s’en inspirer.

"Une variante du discours écologiste actuel, plus nuancée et adaptée à cette réalité, permettrait de toucher plus justement le monde ouvrier."

Il semble donc important de préserver une histoire et une culture ouvrières, desquelles ont émané des formes de contestation, de militantisme, d’organisation et de gouvernance, de réponse à la pression industrielle productiviste et de préservation des communs. D’après Marion Fontaine, l’expression politique du mouvement écologiste est différente de celle du mouvement ouvrier car les contextes sont dissemblables, mais il y a des leçons à tirer de l’histoire ouvrière. Notamment que la politisation du monde ouvrier a été longue et qu’il est possible de trouver des structures militantes nouvelles qui permettent d’entraîner des transformations politiques, et particulièrement quand elles considèrent les transformations sociales liées à un remise en question des modes productifs.

Nos sources

Emplois et métiers de l’économie verte – synthèse des connaissances en 2022. (s. d.). Données et études statistiques pour le changement climatique, l’énergie, l’environnement, le logement, et les transports.
https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/emplois-et-metiers-de-leconomie-verte-synthese-des-connaissances-en-2022

Transition écologique et emploi : un cercle vertueux ? – ADEME Infos. (2024, 4 janvier). ADEME Infos.
https://infos.ademe.fr/magazine-octobre-2021/dossier/transition-ecologique-et-emploi-un-cercle-vertueux/

Radiographie des votes ouvriers – Fondation Jean-Jaurès. (2022, 24 mai). Fondation Jean-Jaurès.
https://www.jean-jaures.org/publication/radiographie-des-votes-ouvriers/

Programme des Verts et Marie Christine BLANDIN dans le Nord Pas de Calais | INA. (s. d.). ina.fr.
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/rcc02019044/programme-des-verts-et-marie-christine-blandin-dans-le-nord-pas-de-calais

Sociales, E. D. H. E. E. S. (2022, 25 octobre). Écopolitiques ouvrières. Enquête socio-environnementale dans les. EHESS.
https://www.ehess.fr/fr/soutenance/%C3%A9copolitiques-ouvri%C3%A8res-enqu%C3%AAte-socio-environnementale-dans-mines-charbon-nord-pas-calais

Roux, G. . (2019, 6 septembre). Les personnes les plus aisées prennent-elles vraiment plus l’avion que les autres ? Franceinfo.
https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/les-personnes-les-plus-aisees-prennent-elles-vraiment-plus-l-avion-que-les-autres_3598771.html

Un million d’emplois pour le climat. (2016). Dans https://cdn.greenpeace.fr.
https://cdn.greenpeace.fr/site/uploads/2020/01/Un-million-demplois-pour-le-climat.pdf

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