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La puissance publique accélère
le déclin des territoires de montagne

28/02/2024

Écrit par :

Simon Brisard

Photos de :

Aurèle Castellane

Pierre Fimbel

Course olympique satirique sur le goudron chambérien pour dénoncer l’absurdité des JO d’Hiver de 2030, Chambéry (73), janvier 2024
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Le collectif « NO JO ! » et la mobilisation contre les Jeux Olympiques d’hiver 2030 remettent sur le devant de la scène la question de l’avenir des territoires et vallées de montagne. Ces dernières sortent de 5 décennies de prospérité, dues à des investissements publics massifs et à la ressource en neige, qui se fait cependant de plus en plus rare et imprévisible aujourd’hui. Les visions d’avenir pour ces territoires sont multiples, se confrontent et questionnent l’acceptabilité et la désirabilité d’imaginaires de vie et d’aménagement local. Mais des politiques et des discours de la puissance publique parasitent ces réflexions, en cachant une stratégie du « ne rien faire » derrière une transition écologique et touristique annoncée mais inconsistante. Ce qui est périlleux pour des territoires vulnérables sur bien des aspects.

" Nous avons fait une étude qui permet de dire qu’on aura de la neige au moins jusqu’en 2050 "

Banderole de tête : « JO 2030 : Référendum  » lors d’une manifestation NOJO, Chambéry (73), janvier 2024
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

L’ineptie des Jeux Olympiques d’hiver 2030

Les Régions Auvergne-Rhône-Alpes (AURA) et Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) vont accueillir les JO d’hiver 2030, avec la promesse de notre président de Jeux « innovants, durables et inclusifs, qui vont faire rayonner la France et sa montagne. » [1] De nombreuses voix sont déjà montées au créneau pour dénoncer l’absurdité d’une telle organisation, quand le Comité International Olympique lui-même annonce que seuls 10 pays auront encore la capacité d’organiser et d’héberger des Jeux Olympiques d’hiver en 2040. [2] Si les hivers se suivent et confirment la raréfaction de la ressource en neige, autant en quantité qu’en fréquence de chute, Laurent Wauquiez et Renaud Muselier – présidents respectifs des Régions AURA et PACA – semblent convaincus sur l’enneigement des hivers à venir. Si ce n’est devins. « Nous avons fait une étude qui permet de dire qu’on aura de la neige au moins jusqu’en 2050 » [3], affirme Renaud Muselier. Qu’en est-il de cette étude ?

Militant.es devant le siège du CDOS
(Comité Départemental Olympique et Sportif)
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Course sur goudron organisée lors d’une manifestation NOJO, festive et satirique, Chambéry (73), janvier 2024
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

La Région PACA a en effet missionné des spécialistes du climat et du tourisme en montagne pour travailler sur le projet « Climsnow ». Ce projet a pour but de mener une étude d’impact du changement climatique sur les stations de la Région, autant sur des perspectives d’enneigement que sur les retombées économiques. L’intention est louable mais la réalisation décevante. Premier problème, les projections se basent sur les équipements de neige artificielle installés ou en projet, mais ne considèrent pas la disponibilité de la ressource en eau, paramètre pourtant primordial en matière de sécurisation de l’enneigement. Second problème, l’étude livrée à chacune des autorités organisatrices de l’activité ski sur les stations n’a pas du tout été travaillée pour être un élément de décision pour les élu.es locaux.ales. Aucun résumé à l’attention des décideur.euses, aucune présentation des résultats. Uniquement de la donnée scientifique difficilement interprétable, voire appropriable par n’importe quelle vision de la montagne. 

Troisième problème, cette étude n’aborde pas les questions du sens du ski, de l’accès à la pratique et de la sociologie des pratiquant.es et de la place des habitant.es dans ces vallées touristiques.

Cela fait donc de cette étude le parfait outil pour alimenter la pensée dominante sur les stations, à savoir quelques changements symboliques qui tentent de masquer le vide en matière d’adaptation au changement climatique. Elle ouvre aussi la porte à de grands projets insensés, comme l’organisation des JO d’hiver 2030.

Paire de ski sur la terre pendant une manifestation NOJO,
Chambéry (73), janvier 2024
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Entrée de la CluZAD (74) : « Retenue collinaire, tout schuss dans le mur »
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Un développement local à coup de grands investissements inutiles

Ce positionnement sur le ski d’une autorité régionale est dangereux pour les territoires et vallées de montagne. En effet, en garantissant des perspectives d’enneigement abusivement optimistes, elle fait miroiter la sécurisation d’une activité ski jusqu’en 2035 voire 2050. Ce qui encourage les collectivités et régies de station de ski à mener des projets déraisonnables, dans le prolongement des plans neige des années 1960-1970. Le projet de retenues collinaires à La Clusaz (74) ou l’aménagement du plateau de Cenise (74) sont de bons exemples. S’il existe aussi des politiques montagnes plus « modernes », sous la bannière d’un tourisme « quatre saisons », ces dernières sont parfois toutes aussi insensées. La saison hivernale y attire toujours autant l’attention et les financements : dameuses électriques ou à hydrogène, ascenseurs valléens, etc.

Manifestation NOJO, Chambéry (73), janvier 2024
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Des territoires à l’avenir incertain

Les vallées de montagne ont eu une trajectoire toute dessinée par les politiques ski et montagne des années 1960 à 1980 mais se retrouvent aujourd’hui à un carrefour de visions et de perspectives. Les personnes ancrées dans les imaginaires d’une montagne touristique tournée sur le ski, parmi lesquelles on trouve encore beaucoup d’élu.es, cohabitent avec celles qui défendent une montagne moins mécanisée et tournée vers les habitant.es. Les questionnements et recherches sur l’avenir de ces territoires de montagne sont nombreuses, et dessinent plusieurs scénarios possibles. De territoires autonomes, dynamiques et en transition à vallées isolées et périphériques, en déclin face à la concentration urbaine, les avenirs possibles sont nombreux et se jouent maintenant [6].

Ces grands projets coûteux permettent surtout de mettre en évidence des intérêts politiques, économiques et financiers à défendre, qui persistent au cœur des territoires de montagne, et qui entravent un développement local sain et sensé. Le cas de la vallée de l’Ubaye, territoire isolé à la frontière italienne, le confirme. Alors que les stations environnantes ferment les unes après les autres, celles de cette vallée bénéficient d’enveloppes budgétaires conséquentes pour des projets fous. Un ascenseur valléen devant relier la périphérie de Barcelonnette à la station du Sauze – Super-Sauze, dont l’intérêt et la faisabilité ont été étudiés par un spécialiste en remontées mécaniques, a été estimé à 25 millions d’euros [4] et voté par les élu.es locaux.ales, malgré des aspects absurdes. Aussi, plusieurs dizaines de millions d’euros seront investies dans la jonction entre deux stations voisines et la fusion de leurs syndicats respectifs.

"Les questionnements et recherches sur l’avenir de ces territoires de montagne sont nombreuses, et dessinent plusieurs scénarios possibles."

Localement, les protestations sont fortes et certain.es maires craignent des projets inutiles et ruineux. Mais c’était sans compter sur le chantage à la subvention faite par Renaud Muselier : « S’ils ne s’entendent pas, ils n’auront pas les moyens financiers de la Région sur les 200 millions d’euros que nous donnons pour la totalité des montagnes, de nos vallées, de nos stations de ski. Et s’ils n’arrivent pas à s’entendre dans le cadre de l’organisation du territoire, ils n’auront rien pour le 04 » [5]. Les vallées de montagne portent encore en elles l’image de territoires générateurs de ressources, et restent donc centrales en politique et dans l’exercice du pouvoir.

Tag « Montagne en danger » lors de la manifestation NO-TAV,
Maurienne (73), juin 2023
Photo  : Pierre Fimbel | @pyr_fbl

L’équation n’est pas simple. Certains territoires de montagne présentent des économies tournées presque intégralement vers le tourisme, donc peu résilientes, et font face à des effets du changement climatique plus marqués et prégnants qu’en plaine. Les mises de place de « territoires d’innovation », portés par quelques élu.es, ou les promotions d’alternatives sobres et désirables, souvent du fait de collectifs d’habitant.es, fleurissent dans tous les massifs montagneux.

Bobsleigh sur goudron : « Le déni climatique, un sport olympique », Chambéry (73), janvier 2024
Photo  : Aurèle Castellane | @broth_earth

Mais en plus d’être confrontées à une difficile acceptation locale, ces alternatives sont décrédibilisées par la puissance publique, qui véhicule encore l’espoir de territoires tels qu’on les connaît aujourd’hui. De plus, les élu.es locaux.ales sont fortement dépendant.es des politiques régionales ou nationales, qui dirigent et encadrent les investissements, notamment dans la transition des stations. L’avenir de ces territoires est donc dans tous les esprits, mais avec des éléments insuffisants ou des intérêts trop grands pour l’aborder avec des considérations sensées et pérennes. Des problématiques cruciales comme la barrière du logement, en disponibilité et en coût, la difficulté de la mobilité et l’activité professionnelle complexe sont autant de sujets centraux mais traités à la marge.

Nos sources

[1] : Emmanuel Macron sur X: « Après Paris 2024 Dans la dernière étape de dialogue, le CIO retient les Alpes françaises pour accueillir les Jeux Olympiques et Paralympiques dhiver 2030. Des Jeux innovants, durables et inclusifs, qui vont faire rayonner la France et sa montagne. Quelle fierté! https://t.co/ljTim0RQiz » / X. (2023, novembre 29). X (formerly Twitter). https://twitter.com/EmmanuelMacron/status/1729931015471165560

[2] : IOC Media (Réalisateur). (2023, octobre 13). IOC EB Press Conference—Mumbai—Day 2. https://youtu.be/P2fEKqGPk-s?list=PLX9eJ_kgiRLZP4qWXs_WwJg-doUswtL3t&t=629  

[3] : « Il y aura de la neige »: Renaud Muselier tient toujours à accueillir les JO dhiver. (s. d.). Consulté 4 mars 2024, à ladresse https://www.bfmtv.com/cote-d-azur/replay-emissions/bonjour-cote-d-azur/il-y-aura-de-la-neige-renaud-muselier-tient-toujours-a-accueillir-les-jo-d-hiver_VN-202303150163.html

[4] : Délibération 2022/43 de la Communauté de Communes de la Vallée de l’Ubaye Serre-Ponçon (CCVUSP) : https://www.ccvusp.fr/publications.html

[5] : La Provence, « Renaud Muselier siffle la fin de la récréation », lundi 23 janvier 2023, pages ALPES_003

[6] : BARRIOZ Anne. 2022. « S’installer et vivre dans les hautes vallées alpines. Trajectoires de vie, attractivité et capacité d’adaptation des territoires »

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